“Dolman retroussa ses manches de sédentaire et mania son totem aux éclats obsédants. Il voulait se protéger, créer une diversion, fuir. « Je ne suis pas vendeur », dit-il. Le Diable se frotta les mains avec du jus d'absinthe pour éviter le réchauffement trop subit de ses sens et profita du silence pour échapper aux conventions. « Je ne vous veux aucun mal pour le moment », dit-il en insinuant sa main entre celles de Dolman, le long du bois glissant de l'objet que celui-ci tenait entre ses genoux pliés. « Je vous donnerai mon totem, ma virilité, en échange d’un seul regard sur votre secret », dit l'homme en enfonçant l'objet dans la paille saturée d'humidité fétide. La Bête grogna et retira sa main. « Je suis le vide. le brouhaha des impressions neuves cesse en ma présence; je bannis la routine, le fracas saccadé de la vie tombe et moud à vide sur les frontières de mon silence. Que voulez-vous de mieux?.»”Joyce Mansour (1928–1986) écrivaine britanniqueProse, Dolman le maléfique, 1961silence, vie, hommes, Sens
“Mourir, ce n'est jamais que contraindre sa conscience, au moment même où elle s'abolit, à prendre congé de quelques quartiers physiques actifs ou somnolents d'un corps qui nous fut passablement étranger puisque sa connaissance ne nous vint qu'au travers d'expédients mesquins et sporadiques. Gros bourg sans grâce au brouhaha duquel s'employaient des habitants modérés… Et au-dessus de cet atroce hermétisme s'élançait une colonne d'ombre à face voûtée, endolorie et à demi aveugle, de loin en loin — ô bonheur — scalpée par la foudre.”René Char livre Fureur et MystèreFureur et mystère, 1948, Seuls demeurent (1938-1944)connaissance, bonheur, Loin
“On s'installait dans un de ces procès à charges multiples qui menacent de durer des années et servent d'abcès de fixation aux humeurs d'une ville.Dans ce brouhaha, les allégations qui avaient amené l'arrestation de Sébastien Théus passaient au second rang. L'évêque opposé par principe aux charges de magie méprisait l'histoire des philtres amoureux, qu'il regardait comme une billevesée, mais certains magistrats bourgeois y croyaient fermement, et pour le petit peuple le vif de la chose était là. Peu à peu, comme pour tous les procès qui pour un temps affolent les badauds, on voyait se dessiner sur deux plans deux affaires étrangement dissemblables; la cause telle qu'elle apparaît aux hommes de loi et aux gens d'Église dont c'est le métier de juger, et la cause telle que l'invente la foule qui veut des monstres et des victimes.”Marguerite Yourcenar livre L'Œuvre au noirL'Œuvre au noir, 1968histoire, humeur, affaires, temps