“Je dis que tout s'en va. Je dis que tout meurt et disparaît. Et que quelque chose, pourtant, subsiste, chez ceux qui restent, de ce qui a disparu. Que quelque chose, pourtant, subsiste, chez les vivants, de ce qui a vécu. C'est ce que nous appelons le souvenir. La mort n'est pas la fin de tout puisqu'il y a le souvenir. Les hommes rêvent de fantômes, de revenants, de forces spirituelles et mystérieuses, dont on ne sait presque rien, dont on attend presque tout. Le premier des fantômes, le premier des revenants, la plus formidable des forces spirituelles, vous le savez bien, c'est le souvenir. Rien de plus beau que l'espérance — si ce n'est le souvenir, qui est l'inverse et la même chose.”Jean d'Ormesson livre Histoire du Juif errantRomans, Histoire du Juif errant
“Il vous faudra sans moi découvrir dans ce monde tout ce qui en fait le charme, la drôlerie, l'imprévu, la grandeur. Parce que vous, au moins, avez la chance de mourir et que le temps vous est mesuré. La griserie d'exister n'en sera que plus vive. La répétition perpétuelle de combinaisons qui ne changent guère teinte mes expériences d'un peu de lassitude et d'ennui. Vous, au contraire, la seule chose que vous ayez à craindre, c'est la mélancolie du temps qui passe. Quelle aubaine! Quel enchantement! La vie pour vous sera si belle que, malgré les échecs et les souffrances que nous connaissons tous, vous aurez, je vous le dis, un peu de mal à la quitter. Moi qui n'aspire qu'à une mort à jamais refusée, je vous envie de pouvoir partir avant l'horreur et l’écœurement.”Jean d'Ormesson livre Histoire du Juif errantRomans, Histoire du Juif errant
“C'est ce flou permanent, c'est ce passez muscade entre le coupable et la victime qui a fait du Juif errant une figure si remarquable et si intéressante qu'elle n'a jamais cessé de séduire écrivains et artistes. Je suis tout le monde et moins que rien. Je suis l'horreur de vivre et tous vos éblouissements.Je suis aussi la fatigue. la contradiction, et la fatigue. La passion et la fatigue. j'en ai assez de marcher. j'en ai assez d'un monde qui s'imagine toujours avoir tout découvert et qui ne comprend jamais rien. Voilà deux millénaires que je marche sur cette planète où tout se transforme toujours et où rien ne change jamais. C'est ce qui me rapproche des pauvres : les pauvres sont fatigués. Moi aussi.”Jean d'Ormesson livre Histoire du Juif errantRomans, Histoire du Juif errant
“Distinguez-vous ce jeu au loin entre le temps et la vie? Il repose tout entier sur un mystère effrayant : quand il n'y aura plus rien, il y aura eu quelque chose et la mort elle-même n'efface pas le souvenir. Ah! je ne dis pas grand-chose, non je ne dis presque rien, je dis que tout s'en va et que tout disparaît, je dis qu'il y a une âme du monde et que ce qui a été ne peut pas ne pas être.”Jean d'Ormesson livre Histoire du Juif errantRomans, Histoire du Juif errant
“Je crois qu'il faut savoir, et quelquefois mourir, pour des choses — comment dire?… choisies presque au hasard. Non pas tant parce qu'elles sont vraies — qu'est-ce que la vérité? — mais parce qu'elles vous paraissent, à vous qui ne savez rien, plus belles, plus justes, plus grandes. Non pas tant parce qu'elles sont vraies, mais parce que vous les avez choisies.”Jean d'Ormesson livre Histoire du Juif errantRomans, Histoire du Juif errant
“Il marchait. Il marcha jusqu'à la nuit. Il s'était déjà beaucoup éloigné de la ville lorsque la faim s'empara de lui. Et la soif. Les passions, les ambitions, les idées, les projets ne viennent qu'en seconde ligne. Il faut d'abord boire, et manger, et dormir, et tout le reste. Sans jamais en souffler mot dans les torrents de livres et de films qui nous tombent sur la tête, nous passons notre temps à mener notre corps au garage, à le ravitailler et à le vidanger. De La Princesse de Clèves au Soulier de satin, en passant par Adolphe et par La Chartreuse de Parme, on dirait que nos héros sont munis d'une dispense de trimbaler un corps. Ils n'ont le droit que de faire l'amour parce que l'amour est le lien entre le rêve et la machine. Nous sommes une machine avant d'être un esprit et une âme. Il peut y avoir des machines sans esprit et sans âme. Dans ce monde au moins, il n'y a pas d'esprit et d'âme sans qu'il y ait une machine. Ahasvérus avait soif. Et il avait faim. la nuit tombait. Il aperçut une lumière qui brillait dans une maison. Il poussa la porte après l'avoir frappée de son bâton et il entra dans la maison.”Jean d'Ormesson livre Histoire du Juif errantRomans, Histoire du Juif errant
“En désobéissant au Créateur, en découvrant cette force inouïe que représentait le mal, Adam avait donné le départ à quelque chose de plus fort que la Grande Aventure : c'était l'histoire. En maltraitant le Galiléen qui se disait fils de Dieu, Ahasvérus s'était condamné à la parcourir en entier. Il était le second Adam. Lui portait sur ses épaules le poids écrasant du péché perpétuel […]”Jean d'Ormesson livre Histoire du Juif errantRomans, Histoire du Juif errant